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Le ciel du « printemps arabe » s’assombrit par l’ouest. Les belles et éphémères éclaircies des révoltes tunisienne et égyptienne se rembrunissent. Face à l’imminence de ce grain dévastateur, une bonne partie de l’intelligentsia arabe continue de baigner dans sa léthargie légendaire, confondant le présent avec le passé, obsédée par son fantasme du retour au sein maternel. Qui ne se souvient de la « grande révolte arabe » contre l’empire ottoman agonisant ?! L’historie serait-elle un éternel recommencement ?! Il y a tout juste cent ans, hypnotisés par l’Occident, manipulés par les Français et les Britanniques, les arabes de la péninsule aidaient à porter le coup de grace aux Ottomans. Leur nationalisme fougueux fut savamment exploité par les grandes puissances de l’époque et se transforma en piège mortel. Mais il n y avait pas que les arabes qui fussent instrumentalisés ; usant du même stratagème, les puissances occidentales ont oeuvré à exacerber le nationalisme turc tout en poussant la communauté chrétienne à la révolte. C’est en dressant les ethnies et les confessions les unes contre les autres que l’Occident parvient à faire imploser l’empire ottoman. Le rêve naïf de libération arabe a vite viré au cauchemar à la suite des accords franco-britanniques de Sykes-Picot. Balkanisé, le Proche-Orient ne se relèvera plus et continue jusqu’à nos jours à être miné par les dissensions internes, confessionnelles, ethniques et politiques entretenues par Londres, Paris et Washington. Ayant failli aux promesses faites à Hussein ibn Ali, chérif de la Mecque, les Britanniques et les Français s’employèrent après la Première Guerre Mondiale à dépecer et à coloniser le Proche et Moyen-Orient. Une anecdote riche en significations a marqué les péripéties de cette guerre coloniale : juste après l’occupation de Damas par l’armée française, le Général Gouraud, confondant francs et français, se rendit devant le tombeau de Saladin et prononça cette phrase demeurée célèbre : « Nous voici de retour ». Presque mille ans d’histoire n’ont pas suffit aux Occidentaux de digérer la défaite des croisés envahisseurs face à Salah Eddine. Cette attitude revancharde continue à alimenter l’imaginaire occidental et sert depuis des siècles de substrat idéologique à tous les projets coloniaux visant l’ Orient. Dès la fin du XVIIIème siècle, les arabes répondaient à l’expansion européenne et à la domination ottomane en empruntant deux cheminements opposés. C’est au moment même où Mohammed Ali mettait en œuvre un projet de rénovation de l’Égypte considéré par les historiens comme l’amorce de la renaissance arabe (Nahda) que se répondait en Arabie le courant salafiste, le wahhabisme.Mohammed Ali et son fils Ibrahim Pacha adhéraient pleinement à un projet de nation arabe qui rassemblerait tous les arabes de l’Égypte à la Mésopotamie. Ils oeuvrèrent à l’émergence d’une renaissance intellectuelle, sociale et culturelle sans précédent et aidèrent au développement de l’agriculture et de l’industrie. Mohammed Ali s’appuya sur une jeune génération d’oulémas réformistes de l’envergure du cheikh Rifa’a al-Tahtawi. Ces oulémas ne voyaient pas de contradiction entre l’Islam et la modernité et soutenaient la plupart des réformes. A la fin du XIXème siècle, le mouvement nationaliste arabe touche la Grande Syrie. Le sentiment de plus en plus fort d’être dominé par les Turcs provoqua le rapprochement des chrétiens et des musulmans autour de leur identité arabe. Ce nationalisme avant tout culturel et moderniste finissait par céder le pas dès 1880 à un nationalisme politisé et revendicatif. La répression ottomane du mouvement nationaliste arabe qui a suivi la révolution Jeunes-Turcs de 1908, développa du Machrek au Maghreb une radicalisation nationaliste revendiquant un gouvernement non confessionnel sur l’ensemble des territoires arabes. A la veille de la Première Guerre Mondiale, Paris est devenu la capitale des différents mouvements nationalistes arabes. Il faut dire que depuis un bon moment Londres et Paris ne tarissaient pas d’effort pour provoquer les dissensions entre groupes ethniques et confessionnels au sein de l’empire ottoman. En pleine guerre mondiale, le chérif de la Mecque, Hussein ibn Ali, sollicité par les nationalistes arabes, poussé par les Britanniques et les Français, s’engagea militairement contre les Ottomans. La création d’un État arabe unifié conduisant la nation dans la voie d’une authentique renaissance ne fut malheureusement qu’une chimère. Trahi à la fin du conflit par les franco-britanniques, Hussein ibn Ali perd même sa province du Hedjaz que les Hachemites ont toujours gardée même sous les Mamelouks et sous les Ottomans.
Il est utile de rappeler que depuis le milieu du XVIIIème siècle, l’alliance de Mohammad Ibn Saoud, chef d’une tribu du Nejd et de Mouhammad Ibnou Abdel Wahhab, fondateur de l’école wahhabite a permis de propulser les Saoud à la tête des tribus arabes qui onze siècles après la naissance de l’Islam repartaient à la reconquête… du monde musulman. Il est évident que sans son instrumentalisation politique, le wahhabisme, courant unitarien né dans le désert de Nejd, condamnant le luxe somptuaire, brandissant une piété rude et austère, prônant un retour à un Islam dégagé des subtilités des glossateurs et des dévotions adventices n’aurait été qu’un courant réformiste parmi d’autres. Le soutien de l’Occident au nationalisme islamique est une constante de sa politique proche et moyen-orientale. En effet, tout au long du XIXème siècle, les Britanniques ne cessaient de pousser les Saoud wahhabites à porter des coups répétés aux flancs de l’empire ottoman alors qu’ils se dressaient contre toute velléité de projet nationaliste arabe. En 1840, ces mêmes Britanniques volaient au secours de leurs ennemis jurés, les Ottomans et mettaient fin aux ambitions panarabes de Mohamed Ali qui après avoir arraché l’Arabie aux Saoud et le Soudan aux Mamelouks, s’empara de la Grande Syrie et avança sur l’Anatolie. En aidant les wahhabites à dominer l’Arabie et ses lieux saints, les occidentaux ont cru pouvoir ainsi marginaliser le monde arabe en le poussant en quelque sorte hors de l’histoire. L’effondrement de l’empire ottoman a conduit à son éclatement. La société impériale déstructurée se transforme en sociétés féodales malgré les apparences trompeuses. « Ce que nous voulons, disait Lord Crowe, ministre libéral de sa Gracieuse Majesté, ce n’est pas une Arabie unifiée, mais une Arabie fragmentée, divisée en principautés soumises à notre autorité ». Mais ce qu’oublie de préciser ce même Crowe est cette exception accordée à l’Arabie Saoudite : un pays créé de toutes pièces, d’une superficie de plus de deux millions de km², encensé par les vainqueurs de la Première Guerre Mondiale et échappant à la domination coloniale ! Les dirigeants européens ont vite compris l’intérêt que représente l’intégrisme wahhabite, une idéologie qui ne peut que renforcer la dislocation du Proche et Moyen-Orient. En plus de l’hémorragie incontrôlable de Sykes-Picot qui affecte sa géographie, le monde arabe perd ses repères historiques et part au galop, à contre-sens, à la recherche de son identité… Les puissances occidentales font ainsi coup double en désorganisant du même coup l’espace et le temps de l’univers arabo-musulman. C’est cette « philosophie » qui constituera l’inlassable leitmotiv géopolitique appliqué par le monde dit libre à cette partie de la planète. L’instrumentalisation de l’intégrisme musulman par le politique marquera de son sceau tout le XXème siècle. Manipulés, les islamistes continuent de jouer (probablement à leur insu) le jeu de l’Empire. Après la conquête du Hidjaz, Abdelaziz Ibn Saoud signe, le 20 mai 1927, avec les Britanniques le traité de Djeddah par lequel il renonce à toute extension du territoire saoudien. Les Ikhwân, désireux de poursuivre le jihad, désobéissent et attaquent l’Irak alors sous mandat britannique. En mars 1929, Abdelaziz écrase alors militairement ceux-là mêmes qui l’ont porté au pouvoir grâce notamment à l’appui de l’aviation britannique. A la fin de la Seconde Guerre Mondiale émerge l’empire américain avalant pour ainsi dire les deux empires occidentaux européens.
En juillet 1953, une délégation de musulmans est invitée aux États-Unis et reçue à la Maison Blanche. Parmi les invités se trouvait Saïd Ramadan, le gendre de Hassen El Banna, fondateur de la confrérie des Frères Musulmans. S’adressant à l’assistance, Eisenhower dit : « notre foi en Dieu devrait nous donner un objectif commun : la lutte contre le communisme et son athéisme ». Tout est dit ! Fidèles aux méthodes de leurs prédécesseurs, les Etats-uniens usent de la même duplicité pour faire imploser cette fois-ci l’empire soviétique. Mais c’est seulement au milieu des années 70 que Zbigniew Brzezinski, patron du Conseil National de Sécurité (NSC) parvient à convaincre Carter de jouer la carte islamiste pour affaiblir l’Union soviétique. L’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique en décembre 1979 surviendra à point nommé. IL est toutefois utile de préciser que c’est l’assistance clandestine aux opposants du régime prosoviétique de Kaboul ordonnée par Carter le 3 juillet 1979 qui a provoqué l’invasion de l’Afghanistan par les soviétique et non l’inverse. Après l’élection de Ronald Reagan, la nouvelle administration accepta totalement les plans du Conseil National de Sécurité et de la CIA élaborés sous Carter, sachant pourtant que le prix de cette aventure serait la radicalisation de l’islamisme anti-occidental un peu partout dans le monde. Des fondamentalistes de tous les pays arabes sont alors encouragés à combattre les communistes et les nationalistes dans leurs propres pays. L’endoctrinement financé par l’Arabie Saoudite conduira des dizaines de milliers de jeunes à emprunter le chemin du Jihad en s’engageant dans la guerre sovieto-afghane. « Moudjahidîn, vous n’êtes plus seuls, votre combat est le nôtre », lance Ronald Reagan en janvier 1988. Entre 1980 et 1989, la résistance afghane aura reçu des Américains près de quinze milliards de dollars d’assistance militaire. Sacrés «Moudjahidîn » ou encore « combattants de la liberté », adulés à l’unanimité par tous les médias occidentaux, les islamistes finissent toutefois par se retourner contre leurs commanditaires lorsqu’ils se rendent compte qu’ils n’ont été que de simples instruments entre les mains de l’Empire et de son vassal saoudien. Cette fois-ci les « Afghans » ne se laissent pas faire comme ce fut le cas pour les «Ikhwân » en 1929. De longues années de terreur vont alors secouer la planète. Terrorisme souvent gonflé par les médias, souvent romancé. Les éléments du réel et du frictionnel s’emmêlent pour balancer à la face du monde une image horrifique de l’Islam. Ben Laden, une pure réplique de Belzébuth met en échec l’infernale machine de guerre américaine et bénéficie d’une longévité pour le moins surprenante… grâce certainement à sa parfaite maîtrise de la magie noire ! Les héros d’hier devenus soudain les terroristes d’aujourd’hui se retrouvent logés dans le camp de Guantánamo. Les dictatures arabes, aux ordres des Américains, après avoir laché la bride aux islamistes pendant plus d’une décennie se mettent à leur tour à les persécuter de la manière la plus ignoble… L’islamophobie orchestrée depuis une vingtaine d’années par les médias et par l’ensemble des dirigeants occidentaux annonce-t-elle la fin de cette politique confessionnelle si chère à la Grande-Bretagne et aux États-Unis ? Pour répondre à une telle question, il est nécessaire de situer la montée du terrorisme islamiste en le replaçant dans son contexte. A partir de 1997 les néoconservateurs envahissent la scène politique américaine. Le « Project for a New American Century », l’association phare des néoconservateurs avec à sa tête des gens comme George W. Bush, Jeb Bush, Dick Cheney, Donald Rumsfeld ou encore Paul Wolfowitz s’est fixée pour objectif de profiter de la phase unipolaire pour assurer la suprématie américaine pour les 100 ans à venir. L’association publie en septembre 2000 son manifeste sous le titre : «Rebuilding America’s Defenses » où elle déclare entre autre :
En juin 2001, sept mois avant les attentats de septembre, Paul Wolfowitz donne une allocution à West Point dans laquelle il rappelle que 2001 est le 60e anniversaire du désastre américain à Pearl Harbor. Propos à la redondance étonnamment prophétique. Quelques semaines après les attentats du 11 septembre le programme de réarmement, auparavant bloqué par le Congrès, est approuvé sans discussion ni modification. Grâce à l’intervention d’Oussama Ben Laden et à l’horreur des actes commis, la stratégie des néoconservateurs allait pouvoir s’appliquer, en donnant à l’administration Bush l’occasion d’exploiter à fond la menace terroriste et d’accaparer les pleins pouvoirs pour partir juste après en croisade… On est alors en droit de se demander à qui ont réellement profité les crimes terroristes… Certainement pas à l’Irak qui a subi la vengeance des néo-croisés sans aucune raison, ou plutôt pour la simple et bonne raison qu’il a osé voler de ses propres ailes. L’Arabie Saoudite, pourtant pays d’origine de la majorité des terroristes qui ont attaqué les tours jumelles, n’a nullement été inquiétée, tout au contraire… En vérité, l’Empire n’a point changé de stratégie, car si dans le passé les islamistes ont été instrumentalisés pour porter le coup fatal aux Ottomans puis aux Soviétiques, aujourd’hui il s’agit de les manipuler de sorte qu’ils portent directement préjudice à leur propre camp. Le terrorisme démesurément amplifié par les médias vise moins les extrémistes que l’Islam en tant que civilisation et le monde arabo-musulman en tant qu’espace géographique. Le rôle démoniaque du mythique Ben Laden et les caricatures dénigrant le prophète, pour ne citer que ces deux exemples, ont pour fonction première d’approfondir la fracture qui n’arrête pas de se creuser entre l’Europe et le monde arabe. A la haine de l’Islam entretenue en Occident répond par ricochet la haine de l’Occident dans le monde arabe, poussant ainsi les classes populaires des deux camps à s’engouffrer tête baissée dans le repli identitaire. Le « Choc des civilisations » de Samuel Huntington n’est en fait qu’une théorisation après coup de la stratégie néoconservatrice et vient enrichir toute une littérature servant à élargir encore plus le gouffre. La civilisation musulmane, civilisation millénaire, réduite à une simple caricature, transformée en épouvantail est jetée en pâture à des populations désorientées par les effets de la crise économique. De l’autre coté de l’abîme, réagissant à la transe islamophobe occidentale, faisant écho à la générosité des associations caritatives islamiques (les pétrodollars du Golfe y sont bien entendu pour quelque chose…) des populations majoritairement pauvres se jettent dans les bras sécurisants des islamistes. Du Maroc à la Jordanie, les islamistes s’emparent de la majorité des sièges dans les différents parlements… Est-ce là le but des néoconservateurs ?Absolument ! Dans son livre « Le Grand Échiquier » Zbigniew Brzezinski, divise le monde en « zones dures » ou « acteurs géostratégiques » tels que les États-Unis, l’Inde, la Chine, la Russie, etc, alors que les « zones molles » désignent soit « l’ensemble des nations non souveraines » à l’image des nations africaines ou latino-américaines, soit les puissances ou civilisations anciennes (européennes, islamiques, etc) affaiblies ou ayant partiellement abdiqué leur souveraineté, ce qui semble être le cas des États d’Europe occidentale qui s’en remettent à l’OTAN donc aux États-Unis pour la défense de leur sécurité. La nature « molle » de l’Europe de l’Ouest est vitale pour les États-Unis dans la mesure où elle empêche qu’un bloc anti-hégémonique continental européen ne se constitue autour de l’Allemagne ou de la Russie. Il s’agit donc pour les États-Unis d’imposer leur politique unipolaire en s’opposant à toute velléité d’expansion des autres « acteurs géostratégiques » tels que la Russie ou la Chine en les encerclant jusqu’à l’étouffement. L’Europe de l’Ouest, L’Europe centrale, les anciennes républiques socialistes, l’Afrique, le monde arabe, les Balkans eurasiens et jusqu’aux bordures de la Mer Caspienne, tout cet espace couvrant la production et la circulation des hydrocarbures est condamné à ne constituer qu’un vaste ensemble de « zones molles » sous la tutelle de l’île-empire thalassocratique américaine. Pour gérer un ensemble aussi vaste rien de moins que la bonne vieille recette : diviser pour régner. Le couple infernal, terrorisme islamiste/islamophobie a réussi à rompre les liens historiques entre le monde arabe et l’Europe, entre les Russes et les républiques islamiques de la Fédération de Russie. Dans les pays arabes, l’intégrisme sunnite encouragé par les Etats-uniens s’en prend aux chiites, aux coptes, à la gauche, aux nationalistes arabes, aux laïques… C’est en plongeant le monde dans un tel magma incandescent que l’Amérique des néoconservateurs compte ainsi gérer la planète tout au long de ce XXIème siècle. Fidèles aux méthodes de leurs cousins britanniques mais beaucoup plus «enthousiastes », les Etats-uniens tentent d’installer les fondamentalistes sunnites à la tête de l’ensemble du monde arabe tout en découpant ce dernier en soixante douze morceaux. En effet, le lieutenant-colonel retraité Ralph Peters de l’US Army s’élève contre l’amateurisme des sieurs Sykes et Picot et nous propose en 2006 une carte remodelée du « Nouveau Moyen-Orient » dans laquelle chacun des pays arabes se trouve divisé en trois ou quatre mini-territoires sur des bases confessionnelles et ethniques. Ralph Peters, nous assure que les frontières ainsi remodelées résoudront totalement les problèmes du Moyen-Orient contemporain. Eh bien, je ne vous apprends rien si je vous dis que ce cher lieutenant-colonel passe pour un as dans l’art de l’antiphrase ! Noyé dans l’obscurantisme, déchiqueté, déchiré par toutes sortes de dissensions confessionnelles, ethniques, politiques, le monde arabe se verra transformé in fine en « zone liquéfiée », embourbé dans la barbarie la plus abjecte. Une année vient de s’écouler depuis les soulèvements populaires en Tunisie et en Égypte. Plus le temps passe plus les questions fusent. Le ravissement qui a accompagné les premières semaines des révoltes et les joutes oratoires enfiévrées de la Kasbah et de la place Tahrir ont cédé le pas aux palabres fastidieuses des parlementaires. Il faut cependant rendre hommage au professionnalisme de monsieur Essebsi l’ex-Premier ministre tunisien ainsi qu’au généraux égyptiens qui ont su en vrais spécialistes réprimer toute cette jeunesse en ébullition et remettre de l’ordre dans les affaires. La question qui me turlupine est : comment se fait-il que le soulèvement du bassin minier de Gafsa de 2008 qui a duré plusieurs mois ne soit jamais parvenu à inquiéter le pouvoir qui l’a d’ailleurs sauvagement réprimé ? Bien que spontanée et justifiée par les prédations du clan au pouvoir, la vague de révoltes populaires qui ont frappé la Tunisie et l’Égypte en décembre 2010 et janvier 2011 ne constitue nullement une première annonçant le réveil du monde arabe comme se plaisent à le souligner les médias occidentaux. En effet des troubles similaires s’étaient produits en Tunisie en 1969, 1978, 1984, 2008, ainsi qu’en Égypte en 1968, 1977, 1986, 1987, 1995, tous réprimés avec la plus extrême violence sans que l’Occident ne s’en émeuve outre mesure. En réalité, ce qui distingue les révoltes de 2011, dans ces deux pays, est que l’armée a pour la première fois refusé de jouer son rôle répressif. Objectivement, c’est bien l’armée qui a renversé les deux dictateurs. On ne peut s’empêcher de se demander si les décisions prises par les armées tunisienne et égyptienne étaient bien souveraines. Dans des pays comme la Libye ou la Syrie où l’armée est restée fidèle au pouvoir, l’Empire n’a pas hésité à utiliser son arsenal infernal aidé en cela par ses vassaux européens pour « ramollir » les restes du « noyau dur » du nationalisme arabe. Pour se faire, on n’a pas hésité à massacrer plus de soixante mille Libyens et installer en fin de compte les fondamentalistes au pouvoir. En Syrie, on est en train d’assister un remake à peu de choses près du scénario Libyen. En attendant la décision du Conseil de Sécurité, les « Moujahidîn » d’Al-Qaïda et des Frères Musulmans s’acquittent à merveille de la tâche qui leur incombe. Étrange quand même ce flirt entre l’Empire et Al-Qaïda ! C’est à n’y rien comprendre ou alors nous avons affaire à un couple de fieffés cachottiers ! La Tunisie, sans l’avoir choisi est condamnée à jouer le rôle de pionnier et de cobaye dans le laboratoire du remodelage du monde arabe. Le gouvernement issu du mouvement Ennahdha se veut rassurant mais laisse ses sympathisants ainsi que les salafistes envahir l’espace public en recourant souvent à la violence pour imposer leurs points de vue. Ce flou qui enveloppe la politique intérieure aussi bien que la politique étrangère ne fait qu’envenimer la situation. Dans ce pays où n’existe traditionnellement ni clivage ethnique ni clivage confessionnel, les graves problèmes sociaux sont éludés alors qu’on voit pointer à l’horizon un conflit entre islamistes et laïcisants qui s’aggrave de jour en jour. Le gouvernement passif laisse faire et ne tente rien pour éteindre cet incendie qui prend un peu partout. Dans quel but à votre avis ? En parallèle, le président de la république, Moncef Marzouki, en tournée dans les pays de l’Afrique du Nord s’essouffle à vouloir réanimer un mort-vivant, l’Union du Maghreb Arabe (UMA). Ce cher Marzouki n’a-t-il point entendu parler du « Nouveau Moyen-Orient » ?! Je me demande si c’est le président tunisien qui rêve debout ou alors c’est moi qui est en train de faire un affreux cauchemar ! Comme pour narguer l’ensemble du monde arabe, les États Unis ont choisi de se faire seconder dans leur entreprise par le miniscule Qatar. L’Empire cherche-t-il ainsi à rendre jaloux l’imposant voisin saoudien ? Manoeuvre astucieuse et rentable. De toute façon, les vassaux européens, voisins des arabes et les monarques du Golfe, tous aveuglés par la puissance de leur suzerain mesurent mal le risque qu’ils encourent. Il y a, en effet, de fortes chances que ces fossoyeurs du monde arabe soient entraînés, rien qu’à cause de leur proximité, dans la tourmente du « chaos constructeur ». Fethi Gharbi
Le Mardi 21 Février 2012Poster un commentaire
Fethi Gharbi
Ceux qui n’ont pas vécu de l’intérieur l’expérience révolutionnaire tunisienne et égyptienne ne peuvent imaginer malgré toute leur bonne volonté l’ampleur de la métamorphose. Le bouleversement a plus transformé les esprits qu’il n’a modifié d’une manière radicale les apparences. C’est pour cette raison qu’un tel phénomène est difficilement quantifiable. En l’espace de quelques heures, quelque jours, des hommes et des femmes ont subitement mué. Des sujets qui pendant de longues décennies ont mené une existence politique presque végétative prennent soudain conscience qu’ils sont des citoyens, qu’ils sont les vrais maîtres de la cité. Voila que toutes les places dans les villes et dans les villages se transforment en agoras et que les nouveaux maîtres, maîtres de leur propre destin, dictent dans l’euphorie mais avec détermination leurs quatre volontés, directement, sans intermédiaires et sans représentants hypocrites. Oui, les révoltes tunisienne et égyptienne se sont faites sans leaders et sans encadrement même si après coup syndicats et formations politiques s’y sont ralliés. Soulèvements populaires purs, sans souillures politiciennes ni compromis, ils ressemblent plus à un hymne à la démocratie qu’à un mouvement organisé. Stupéfait, le monde assiste à travers les écrans à l’impossible exploit de peuples pacifiques, armés de leur seule volonté déposer leurs despotes. En Tunisie, après la fuite du dictateur, un peu partout dans le pays, des bandes de barbouzes au service du RCD et des clans rivaux s’étaient mises à saccager et à incendier municipalités, sous-préfectures, tribunaux, recettes des finances et même des écoles primaires. Leurs but était en même temps de détruire des archives compromettantes et de provoquer le désarroi parmi les habitants . La Tunisie était en feu. La police pourtant pléthorique à l’époque de Ben Ali a totalement disparu. Face au danger, un miracle se produit : la population au lieu de paniquer a pris spontanément son destin en mains. Des gens nés et nourris au sein des dictatures, totalement apolitiques, se mettent à s’autogérer comme si la chose politique s’apparentait plus à l’inné qu’à l’acquis. Je n’ai pu alors m’empêcher de penser que plus les institutions sont organisées et fortes plus l’individu perd le sens du politique. Cette quasi vacance du pouvoir au lieu d’instaurer la loi de la jungle a au contraire permis l’éclosion des solidarités. Des comités de quartiers poussent un peu partout, des jeunes et des moins jeunes, armés de gourdins, de barres de fer ou même de vieux amortisseurs, dressent des barrages à tous les carrefours et sur toutes les routes. Les voisins se découvrent soudain, des cercles se forment, les uns sortant de chez eux des chaises, les autres distribuant des rafraîchissements, des gâteaux… et les veillées se prolongent tard dans la nuit. Cadres, ouvriers, commerçants, étudiants discutent d’égal à égal de politique, rien que de politique. Dire que quelques jours auparavant ils n’avaient droit qu’au Foot, un sujet devenu presque obscène pendant ces jours de grâce. Les barrages dressés jour et nuit ont fini par mettre en échec le plan de la contre-révolution fasciste même si plusieurs personnes y ont laissé la vie. Personne ne mesurait le danger, les enfants, entêtés, se mêlaient aux adultes qui assuraient la garde. Et je me demandait si c’est l’euphorie de la liberté ou celle de la convivialité, de la solidarité retrouvée qui rendait les gens si héroïques. Lorsque le calme commençait à revenir, les adultes laissaient faire les tout jeunes qui plein de zèle arrêtaient les voitures, ouvraient les portières, regardaient sous les sièges. Tout le monde se laissait faire même les taxis qui se font arrêter quatre ou cinq fois lors d’une seule course. Tous étaient conscients du rôle salvateur que jouait ce service de sécurité assuré par la masse anonyme des citoyens…par le peuple au service du peuple. Un fait plaisant que je n’oublierai jamais : quelques semaines après la fuite de Ben Ali, la police a commencé de nouveau à montrer le bout de son nez. Des petits jeunes assurant la garde d’un barrage tout près de chez moi arrêtent un fourgon de la police et inspectent la cabine, les agents se laissent faire; mais lorsque les jeunes demandent à vérifier l’arrière du fourgon, l’un des deux agents, hors de lui, se met à vociférer et à pourchasser les enfants qui détalaient à toutes jambes…Tout le monde rigolait. Il est vrai que l’un des acquis important de ce soulèvement populaire est cette démythification de la police. Je me dis, il y a au moins ça de gagné. Ce qui mérite d’être souligné, c’est cette population qui en l’absence de tout encadrement parvient pendant des semaines à assurer sa sécurité pourtant si menacée, à lever les ordures, à nettoyer les rues…La plupart des préfets et sous-préfets fraîchement nommés par le gouvernement provisoire sont hués par les foules et déguerpissent sans demander leur reste. Le premier ministre Md. Ghanouchi en personne n’a pu résister à la pression citoyenne et a fini par démissionner. L’histoire ne manquera pas de marquer d’une pierre blanche le rassemblement de tous ces jeunes diplômés en chômage venu de l’intérieur et campant jour et nuit place du gouvernement à la Casbah. L’éloquence éblouissante de tous ces tribuns de la plèbe charmait l’assistance qui buvait goulûment leurs mots étincelants. Qu’on ne me parle d’élitisme! Au tiers monde, il marche plutôt sur la tête. En écoutant ces jeunes orateurs, on mesure à quel point nous avons toujours été assujettis au règne des médiocres. Mais le rêve n’a que assez duré. M. Béji Caïd Sebsi, ancien ministre de l’intérieur de Bourguiba, encensé par la France et les États Unis, devient le nouveau premier ministre provisoire. Il a vite fait de se plier à l’exigence populaire réclamant l’élection d’une assemblée constituante et réussit ainsi à baisser la pression. Il a ensuite oeuvré pour remettre sur pied le RCD légalement dissous en octroyant des visas à une quarantaines de partis clones. Toute contestation ou manifestation à caractère politique est sévèrement réprimée. Tous ces jeunes contestataires qui avec leur sang et leur souffrance ont fait la révolution sont renvoyés dans leurs provinces. La honte est que le gouvernement provisoire n’a pas cru bon prendre en charge ces blessés et mutilés qui ont payé cher leur opposition à la dictature. Les partis de l’opposition réagissent à peine à ces exactions, hypnotisés semble-t-il par l’appât des élections. L’ordre immuable du couple état centralisé, partis d’opposition a vite fait de prendre le dessus. “L’élite”, tous ces professionnels de la politique ont horreur de l’ordre populaire. Pourtant l’expérience de plusieurs semaines de démocratie directe embryonnaire fournit la preuve que des formes plus démocratiques de gestion du politique sont possibles. La participation de tous à la définition d’un vivre ensemble, en dehors des seules institutions représentatives, voilà peut être l’apport le plus précieux de ce soulèvement. Malgré la confusion entretenue pendant des mois par le pouvoir, la population au lieu d’être découragée, s’est dirigé en masse vers les urnes déjouant ainsi les plans ourdis par la contre-révolution. Pour la première fois de son histoire, le peuple chasse légalement la dictature et choisit ses élus. En ce moment crucial, peu importe qui l’emporte, ce qui compte est la mise en marche de la mécanique démocratique. Les élections prochaines auront raison de toute déviation. Tout semble maintenant rentrer dans l’ordre. C’est à l’élite partisane d’occuper le devant de la scène et c’est au peuple de déléguer son pouvoir. On est loin des premiers jours de la révolution où le peuple dictait ses choix et organisait son quotidien. Des questions me brûlent : Est-il nécessaire que cette démocratie naissante emboîte le pas à toutes ces démocratie représentatives occidentales à l’agonie? Faut-il que nous soyons toujours habités par ce mimétisme aveugle qui caractérise tant l’élite du Tiers-monde? Et je me mets à rêver d’Athènes débarrassée de ses tyrans qui entre le VI et IV siècle a opté pour la démocratie directe en rejetant toute forme d’élitisme. Le tirage au sort des représentants qui venant de milieux différents et n’exerçant qu’une seule fois et pour une courte période ne peuvent en aucun cas former une élite. Le peuple adopte lui-même les lois et décisions importantes et se donne le droit de révoquer à tout moment ses mandataires. Cette gouvernance reposant sur une rotation continuelle du pouvoir empêche le développement des aristocraties qui finissent toujours par dégénérer en oligarchies. Accepter l’élitisme c’est renoncer à la démocratie. Bernard Manin, dans son ouvrage Principes du gouvernement représentatif, met en lumière l’actuel paradoxe du gouvernement représentatif : « le rapport entre les représentants et les représentés est maintenant perçu comme démocratique, alors qu’il fut conçu en opposition avec la démocratie ». Les révolutionnaires français de 1789 n’avaient pas comme idéal l’auto-gouvernement du peuple mais l’aristocratie élective. Les démarches politiques participatives (telles que le tirage au sort) ont été écartées au profit d’une démocratie représentative dont l’horizon s’est progressivement élargi au suffrage universel. En réalité, Le système représentatif s’est imposé depuis le XVIIIème siècle afin d’exclure le peuple du gouvernement au profit d’une élite. Cette forme de gouvernance élitiste est présentée aujourd’hui par l’idéologie bourgeoise occidentale comme étant l’expression parfaite de la démocratie : un pur mensonge. Il y a plus de deux siècle, Rousseau dénonçait déjà ce système par lequel le représentant fini toujours par usurper le peuple souverain. Les électeurs dans les pays de l’Union Européenne l’apprennent à leur dépend lorsqu’ils constatent que leurs élus nationaux font allégeance aux multinationales et aux banques privées et se rendent complices de ceux qui font leurs malheurs. En d’autres temps ceci aurait été considéré comme un crime de haute trahison. Cette dérive n’a rien de conjoncturel, elle est au contraire inhérente à ce système de gouvernement. Cependant, une telle aliénation devient plus visible avec la forte poussée du néolibéralisme qui a totalement assujetti le politique à l’économique. La mobilité du capital trahit de manière plus voyante la soumission des élus nationaux aux diktats des finances internationales. Nous vivons en effet à une époque où le politique en tant qu’expression de la souveraineté du peuple est mort de sa belle mort. L’élan révolutionnaire conjugué à la fraîcheur des partis politiques offre à la Tunisie cette chance inouï de penser autrement la démocratie. Bien entendu, ceci ne serait possible qu’une fois les intellectuels de ce pays seront débarrassés de ce mimétisme aveugle qui pousse une bonne partie d’entre eux à singer le modèle occidental. Cette première révolution du XXIème siècle comme on se plaît à le répéter se doit d’être conséquente et assumer un rôle pionnier. Une assemblée constituante ouverte à toutes les sensibilités politiques devra avant tout se prémunir contre les dérives de la démocratie représentative et tendre vers une vraie démocratie. Si la démocratie directe est souvent considérée comme anachronique, la démocratie participative attire de plus en plus d’adeptes à travers le monde. Il s’agit de brider au maximum le pouvoir des élus en rapprochant le processus de décision des citoyens et en favorisant l’émergence d’une démocratie de proximité. Décentralisation, votations, référendums et participation citoyenne à la gestion des communes se dresseront tel un rempart face à la dégénérescence élitiste. Des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent en France et appellent à une nouvelle constitution. Et si les tunisiens leur montraient le chemin…qui sait!… Dans L’Express du 25 octobre, Christophe Barbier en parfait éditocrate ne semble pas partager tout à fait mon point de vue. Il s’affole même : “…Et si nous avions fourni, enfants béats de Danton et de Rousseau, le moteur démocratique au véhicule islamiste ?… ” Votre moteur qui pouffe, pétarde et vous enfume et qui risque à tout moment de vous exploser à la figure, on n’en a cure cher monsieur…On préfère regarder ailleurs. Quant à votre épouvantail islamiste, depuis le temps que vous l’agitez, il part en lambeaux. En parfaits pompiers pyromanes, vous avez inventé le choc des civilisations et poussé malgré lui le monde musulman à défendre son dernier carré identitaire. Mais tranquillisez-vous, les partis islamiques ne sont après tout que des partis politiques. Les tunisiens qui ont su faire fuir votre ami Ben Ali, sauront congédier ceux qui les servent mal. Fethi GHARBI
Le Samedi 12 Novembre 2011Poster un commentaire
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